Publié dans Québec français | 100 hiver 1996, p. 6-7
par Christian Vanderdorpe
Christian Vandendope a été directeur de Québec français de 1974 à 1985. Il est actuellement professeur au département des Lettres françaises de l’Université d’Ottawa.
Au moment où Québec français a vu le jour, l’école québécoise était en pleine mutation. Les nouvelles orientations définies au milieu des années soixante par le Rapport Parent avaient reçu un tel accueil qu’elles avaient été vite dépassées par leur propre succès. On n’avait de cesse, au ministère de l’Éducation et dans les groupes informés, que d’accélérer le mouvement de réforme.
C’est peut-être dans l’enseignement du français que la mutation imposée aux enseignants fut la plus douloureuse. En 1970, le programme-cadre avait été parachuté dans les écoles sous la forme d’une plaquette dont les orientations rompaient radicalement avec tout ce que l’enseignant de français avait appris à faire jusqu’alors. Volontairement succinct, ce programme ne proposait que des principes généraux et mettait l’accent sur la nécessité de susciter l’intérêt de l’élève au moyen de situations d’apprentissage adéquates. Le contenu était remarquablement absent : sans doute pensait-on qu’il était suffisamment présent dans les esprits pour qu’on n’ait pas besoin d’en rappeler l’existence. En revanche, deux dimensions nouvelles de l’apprentissage de la langue faisaient leur apparition : le savoir-parler et le savoir-écouter. En principe, les manuels et cahiers d’exercices traditionnels étaient bannis : chaque enseignant se voyait confier la difficile mission de réinventer la pédagogie dans sa classe.
Profondément démuni, forcé de se reconvertir du jour au lendemain, alors qu’il n’existait aucun instrument de recyclage, le professeur de français a vécu alors des jours difficiles. Cette époque a certes permis l’apparition de bricolages ingénieux et d’improvisations brillantes. Mais, dans l’ensemble, on s’en souviendra surtout pour les divers symptômes rattachés au « stress du programme-cadre ».
Alors que les critiques se multipliaient et que la CEQ commençait à s’intéresser de près à ce dossier, le MEQ annonçait en 1973 un programme extrêmement ambitieux, luxueusement doté par le pouvoir fédéral, le plan DEL (Développement de l’enseignement des langues). Entre autres mesures, ce plan devait mettre en place le plan de perfectionnement des maîtres, qui a débouché sur une structure permanente de recyclage dont on connaît le rôle dans l’évolution de la didactique du français. Le même plan DEL permettait une injection massive de fonds dans l’achat d’équipement audio-visuel (et dont les excès alimenteront la charge de Lysiane Gagnon contre la gadgétisation de l’enseignement du français).
À la même époque, le débat sur la question du joual s’accentuait et Jean Marcel, qui venait de publier son Joual de Troie, était invité à animer un atelier sur la question lors du congrès de l’AQPF de novembre 1973.
Dans ces circonstances, on commençait à ressentir de plus en plus vivement le besoin d’un lieu où les professeurs de français pourraient articuler une réflexion qui leur soit propre sur les problèmes qui les préoccupaient. Le MEQ avait bien un organe d’information destiné à toutes les écoles, mais celui-ci était nécessairement univoque. Surtout, il n’existait rien de spécifiquement consacré à l’enseignement du français.
Certes, l’AQPF avait bien mis en place, trois ans plus tôt, un journal qui s’appelait déjà Québec français et qui avait publié jusqu’alors 12 numéros. La formule du journal, qui est appropriée comme organe de liaison, n’était toutefois pas de nature à attirer de façon continue des collaborations de qualité ; sans celles-ci, le journal n’avait pu recueillir que quelques dizaines de lecteurs en dehors de l’AQPF et cette dernière, à son tour, ne pouvait obtenir le rayonnement qui lui permettrait de grandir.
Il apparaissait dès lors nécessaire de franchir un saut qualitatif. Au début de janvier 1974, le Conseil d’administration de l’AQPF, présidé par Gilles Dorion, approuvait le projet de revue que je lui avais soumis. Celle-ci devrait répondre aux préoccupations que partageaient, en principe, les membres d’une association visant à regrouper tous les professeurs de français, de la maternelle à l’université. Aussi la grille de contenu de la revue comportait-elle trois volets : pédagogie, littérature, langue et société.
Dans la pratique, il est bien évident qu’une revue ne saurait être l’entreprise d’une seule personne : il faut une équipe pour déterminer les sujets qui méritent réflexion, solliciter les collaborations, lire et mettre en forme les textes reçus. En ce qui concerne la littérature, l’équipe d’universitaires constituée de Gilles Dorion, André Gaulin et Aurélien Boivin était idéalement placée pour exercer cette fonction. À une époque où il n’existait aucune revue de ce genre visant un grand public (Lettres québécoises n’est apparu que quelques mois plus tard), il s’agissait de mettre en valeur la littérature québécoise, encore largement ignorée des écoles et des manuels, et de fournir aux enseignants des outils qui leur permettraient de mieux l’aborder en classe.
Au plan pédagogique, le pôle de réflexion le plus dynamique au pays se trouvait alors à la CECM et c’est de ce côté que je me suis naturellement tourné pour recruter des collaborateurs. Dès le printemps 1974, Jean-Guy Milot, conseiller pédagogique au secondaire à Montréal, faisait son entrée dans les pages de la revue. Sous son impulsion, Québec français s’affirmera bientôt comme le lieu d’une réflexion décapante sur les finalités de l’enseignement du français, la place de la grammaire et la pédagogie de l’orthographe.
La dynamique d’une revue tient au projet qui s’y affirme et dont elle se fait le vecteur. C’est dans la mesure où elle secoue les idées reçues et conteste l’état des choses que sa parution va être attendue et discutée. En même temps, le danger est grand de s’enfermer dans un moule idéologique et de reproduire, numéro après numéro, un même discours. L’équipe éditoriale doit donc naviguer entre deux pôles. Elle ne peut pas privilégier la pureté idéologique, sous peine de se condamner à ne rejoindre que des lecteurs déjà gagnés à la cause : l’achat de la revue devient alors affirmation d’une complicité et célébration d’un rituel plutôt que source d’une réflexion nouvelle. À l’inverse, la publication sans discernement de tous les textes reçus résulterait en une juxtaposition de points de vue divergents dont les lecteurs ne pourraient dégager de cohérence globale. Cette dernière est importante car on lit pour mieux comprendre et pour intégrer davantage d’éléments dans une vision du monde. Dans l’esprit du lecteur, les différents articles d’une revue forment un grand texte où l’on s’attend à trouver une certaine harmonie entre les divers éléments. Le cas échéant, les contradictions entre divers articles devraient être non pas ignorées, mais mises en perspective et soulignées par la Rédaction. C’est cette deuxième voie que nous avons tenté de suivre, le plus souvent possible, en affichant clairement nos choix.
Durant toutes ces années, en effet, Québec français a voulu favoriser une réflexion visant à dégager l’acte pédagogique de la gangue de sophismes et de leurres dont il est souvent enveloppé. Il s’agissait de mettre en lumière les processus par lesquels un apprentissage peut se fixer chez un élève et de remettre en cause les explications toutes faites auxquelles on a trop souvent recours pour justifier un échec, du type : « Ils n’écoutent pas, ils ne font pas attention… ».
Cette orientation devait amener la revue à regrouper des personnes capables d’articuler un discours pédagogique cohérent et novateur, qu’il s’agisse de Jean-Guy Milot et Michel Pagé pour le primaire et le secondaire, ou de Vital Gadbois pour le collégial. Et c’est tout naturellement à eux que le MEQ s’est adressé lorsqu’il a été question d’établir de nouveaux programmes. Cette reconnaissance officielle, qui aurait pu être un piège, n’a cependant pas stérilisé l’effort de réflexion, mais a amené l’équipe à approfondir, d’un numéro à l’autre, les pistes ouvertes par ces programmes.
En même temps, une revue pédagogique, si elle veut rejoindre l’enseignant de la base, ne doit pas se contenter de discours théoriques. Elle doit aussi offrir des modèles, proposer des activités éprouvées, susceptibles d’enrichir la pratique pédagogique. Pendant ses huit premières années d’existence, Québec français avait certes offert des articles concrets. Mais cela se faisait de façon occasionnelle et, pour bien des enseignants, l’effort était insuffisant. La mise en place du Cahier pratique, en octobre 1981, avec Pierre Achim et Aline Desrochers-Brazeau, est partie de ce constat et a amené les équipes à se centrer encore davantage sur son rôle de service à l’égard de la communauté des enseignants de français.
Mais la pédagogie de la langue ne fonctionne pas en vase clos : elle oblige aussi à se situer par rapport à tout un contexte social et culturel. Dès les débuts de la revue, on l’a vu plus haut, s’était posée la question de la norme du français à utiliser dans les écoles du Québec. Dans les années 70, cette question était le plus souvent abordée sur le mode du « ou bien… ou bien » et dont on trouve un écho dans le « Manifeste de l’UQAM » (publié en octobre 1976), auquel avait magistralement répondu Jean-Claude Corbeil. Cette problématique de la norme constituera le thème du congrès de 1977, dont les actes trouveront place dans la revue. C’est pour la creuser davantage que se met en place, en 1980, une équipe spécialement chargée d’alimenter la réflexion sur les questions de langue et société, placée sous la direction de Gilles Bibeau.
Au cours de toutes ces années, Québec français a systématiquement fait appel à des collaborations. Loin de se constituer en cénacles, les diverses équipes se sont toujours souciées de faire produire les articles par des auteurs susceptibles de témoigner de leur propre expérience, de leur savoir-faire ou d’un point de vue pertinent. En 1983, j’avais ainsi calculé qu’en dix ans le nombre de personnes amenées à collaborer à la revue dépassait le nombre de cinq cents. Aujourd’hui, ce chiffre a probablement doublé. De Jacques-Yvan Morin à Hubert Aquin, de Jean Larose (eh oui…) à Roland Berger, la revue a ainsi accueilli des voix diverses, parfois antagonistes, qui ont contribué à donner forme aux débats entourant la pédagogie du français dans le cadre culturel particulier qui est le nôtre.