DOSSIER LITTÉRAIRE no 127
 


Littératures de la grancophonie
par Gilles Perron

La francophonie, dans son sens politique, est un concept un peu mou. À partir du moment où la France a voulu en faire le pendant du Commonwealth britannique, on y a inclus tous les pays qui pouvaient avoir, de loin ou de près, un lien avec le rayonnement français rêvé par De Gaulle. Mais sur le plan littéraire, c’est beaucoup plus simple : la francophonie littéraire n’est pas affaire de subordination ou d’intérêt politique. La littérature qui s’écrit en français trouve à s’exprimer dans les lieux les plus divers ; mais il faut avouer que nous connaissons mal les auteurs qui vivent hors du Québec ou de la France. Il y a à cela plusieurs causes, dont la diffusion restreinte des ouvrages n’est pas la moindre. Il faut cependant admettre que nous ne sommes pas toujours aussi curieux que nous le devrions, alors que les éditeurs savent nous combler en nous donnant à lire les auteurs que nous aimons déjà. S’il ne faut certes pas bouder son plaisir devant une bonne traduction, il faut en même temps reconnaître que nous connaissons moins les auteurs africains ou antillais qui écrivent en français que les auteurs allemands, italiens ou américains que nous ne lisons pas dans leur langue. Avec ce dossier sur la francophonie littéraire, Québec français souhaite éveiller la curiosité de ses lecteurs pour des littératures souvent peu diffusées, mais dont l’intérêt est indéniable. Les sept articles proposés montrent à quel point le choix d’écrire en français, dans des territoires où cette langue n’est pas celle de la majorité, est un choix esthétique qui n’est jamais loin du discours sur l’identité.

Dans un premier article, Justin Bisanswa fait un portrait d’une littérature négro-africaine placée sous le signe de la diaspora, qui s’écrit aux États-Unis aussi bien que dans les Antilles ou en Afrique. Cette littérature émerge au XXe siècle, porteuse de revendications sociales et politiques, tentant par la fiction de changer le regard occidental sur l’homme noir. Bisanswa s’intéresse, dans le prolongement de cette réflexion, à l’utilisation que font de la langue française les auteurs africains, qui relèvent le défi de traduire dans cette langue des réalités issues d’une autre culture.

Kanaté Dahouda trace ensuite un parallèle entre la littérature québécoise et celle des Antilles : le manifeste antillais Légitime défense (1932) précède le Refus global québécois (1948), mais chacun produit la même onde de choc en son territoire. Le concept de négritude élaboré par les auteurs antillais, diffusé par Aimé Césaire en particulier, est cependant remis en question par Édouard Glissant, dans l’article de Katell Thébaudeau. Glissant préfère parler d’antillanité, trouvant que la négritude est trop collée au passé africain, et pas assez au présent antillais. Dans son texte, Thébaudeau parcourt l’œuvre romanesque de Glissant et fait voir comment celle-ci s’inscrit en conformité avec les thèses que l’auteur a développées dans son Discours antillais (1981).

Délaissant les Antilles, Bernadette Kassi et Madeleine Borgomano nous transportent en Afrique noire. La première s’intéresse principalement à trois auteures contemporaines (Mariama Bâ, Werewere Kiling et Calixthe Beyala) provenant du Sénégal et du Cameroun. Les romans de ces écrivaines interrogent les rapports hommes/femmes et donnent la parole à des personnages féminins qui remettent en question des traditions qui ne leur conviennent plus. Pour sa part, Borgomano présente quatre écrivains qui ont produit, à la suite d’un séjour au Rwanda, des œuvres qui s’inscrivent dans le projet « Écrire par devoir de mémoire ». Chacun a trouvé, par le roman ou le fragment, une façon de témoigner de l’horreur d’un génocide encore très récent, et pourtant quasi déjà oublié.
Le portrait africain est complété par un article de R’kia Laroui sur la littérature francophone du Maghreb. Laroui propose un vaste panorama où les noms connus (comme Tahar Ben Jelloun) côtoient d’autres auteurs qui le sont moins, mais dont les œuvres sont autant de voies pour parcourir le Maroc, l’Algérie ou la Tunisie.

Enfin, le dossier se termine sur une incursion dans la francophonie européenne, avec un article de Marie-Hélène Larochelle sur Noëlle Revaz, une auteure suisse qui vient de publier un premier roman s’inscrivant dans la lignée d’auteurs qui veulent défaire une certaine idée de la Suisse, que l’on se plaît à imaginer morale et harmonieuse. Selon Larochelle, le narrateur du roman de Revaz est une « sorte d’horrible parodie du personnage du paysan suisse ».

Après une telle visite guidée en des pays parfois peu fréquentés, nous ne doutons pas que vous aurez envie de voyager au fil de toutes ces pages qui s’écrivent, on ne le rappellera jamais assez, en français.

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