Littératures
de la grancophonie
par
Gilles Perron
La francophonie,
dans son sens politique, est un concept un peu mou. À partir
du moment où la France a voulu en faire le pendant du Commonwealth
britannique, on y a inclus tous les pays qui pouvaient avoir, de loin
ou de près, un lien avec le rayonnement français rêvé
par De Gaulle. Mais sur le plan littéraire, cest beaucoup
plus simple : la francophonie littéraire nest pas
affaire de subordination ou dintérêt politique.
La littérature qui sécrit en français trouve
à sexprimer dans les lieux les plus divers ; mais
il faut avouer que nous connaissons mal les auteurs qui vivent hors
du Québec ou de la France. Il y a à cela plusieurs causes,
dont la diffusion restreinte des ouvrages nest pas la moindre.
Il faut cependant admettre que nous ne sommes pas toujours aussi curieux
que nous le devrions, alors que les éditeurs savent nous combler
en nous donnant à lire les auteurs que nous aimons déjà.
Sil ne faut certes pas bouder son plaisir devant une bonne traduction,
il faut en même temps reconnaître que nous connaissons
moins les auteurs africains ou antillais qui écrivent en français
que les auteurs allemands, italiens ou américains que nous
ne lisons pas dans leur langue. Avec ce dossier sur la francophonie
littéraire, Québec français souhaite éveiller
la curiosité de ses lecteurs pour des littératures souvent
peu diffusées, mais dont lintérêt est indéniable.
Les sept articles proposés montrent à quel point le
choix décrire en français, dans des territoires
où cette langue nest pas celle de la majorité,
est un choix esthétique qui nest jamais loin du discours
sur lidentité.
Dans un premier article, Justin Bisanswa fait un portrait dune
littérature négro-africaine placée sous le signe
de la diaspora, qui sécrit aux États-Unis aussi
bien que dans les Antilles ou en Afrique. Cette littérature
émerge au XXe siècle, porteuse de revendications sociales
et politiques, tentant par la fiction de changer le regard occidental
sur lhomme noir. Bisanswa sintéresse, dans le prolongement
de cette réflexion, à lutilisation que font de
la langue française les auteurs africains, qui relèvent
le défi de traduire dans cette langue des réalités
issues dune autre culture.
Kanaté Dahouda trace ensuite un parallèle entre la littérature
québécoise et celle des Antilles : le manifeste
antillais Légitime défense (1932) précède
le Refus global québécois (1948), mais chacun produit
la même onde de choc en son territoire. Le concept de négritude
élaboré par les auteurs antillais, diffusé par
Aimé Césaire en particulier, est cependant remis en
question par Édouard Glissant, dans larticle de Katell
Thébaudeau. Glissant préfère parler dantillanité,
trouvant que la négritude est trop collée au passé
africain, et pas assez au présent antillais. Dans son texte,
Thébaudeau parcourt luvre romanesque de Glissant
et fait voir comment celle-ci sinscrit en conformité
avec les thèses que lauteur a développées
dans son Discours antillais (1981).
Délaissant les Antilles, Bernadette Kassi et Madeleine Borgomano
nous transportent en Afrique noire. La première sintéresse
principalement à trois auteures contemporaines (Mariama Bâ,
Werewere Kiling et Calixthe Beyala) provenant du Sénégal
et du Cameroun. Les romans de ces écrivaines interrogent les
rapports hommes/femmes et donnent la parole à des personnages
féminins qui remettent en question des traditions qui ne leur
conviennent plus. Pour sa part, Borgomano présente quatre écrivains
qui ont produit, à la suite dun séjour au Rwanda,
des uvres qui sinscrivent dans le projet « Écrire
par devoir de mémoire ». Chacun a trouvé, par
le roman ou le fragment, une façon de témoigner de lhorreur
dun génocide encore très récent, et pourtant
quasi déjà oublié.
Le portrait africain est complété par un article de
Rkia Laroui sur la littérature francophone du Maghreb.
Laroui propose un vaste panorama où les noms connus (comme
Tahar Ben Jelloun) côtoient dautres auteurs qui le sont
moins, mais dont les uvres sont autant de voies pour parcourir
le Maroc, lAlgérie ou la Tunisie.
Enfin, le dossier se termine sur une incursion dans la francophonie
européenne, avec un article de Marie-Hélène Larochelle
sur Noëlle Revaz, une auteure suisse qui vient de publier un
premier roman sinscrivant dans la lignée dauteurs
qui veulent défaire une certaine idée de la Suisse,
que lon se plaît à imaginer morale et harmonieuse.
Selon Larochelle, le narrateur du roman de Revaz est une « sorte
dhorrible parodie du personnage du paysan suisse ».
Après une telle visite guidée en des pays parfois peu
fréquentés, nous ne doutons pas que vous aurez envie
de voyager au fil de toutes ces pages qui sécrivent,
on ne le rappellera jamais assez, en français.