DOSSIER LITTÉRAIRE no 131

 


L’engagement dans la littérature
par Gilles Perron

Le dossier littéraire que vous vous apprêtez à lire relancerapeut-être – c’est ce que nous souhaitons – le vieux débat qui a souvent opposé depuis le XIXe siècle les tenants d’une littérature qui se suffit à elle-même à ceux qui ne jurent que par sa fonction sociale. L’art doit-il être utile ? En 1834, Théophile Gautier, dans sa préface à son roman Mademoiselle de Maupin, considérait une réponse positive à cette question comme une pure hérésie. À ceux qui croyaient que le poète avait un rôle social à jouer, il affirmait qu’« il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ». Pour Gautier, la littérature ne pouvait pas être au service d’autre chose que la beauté. Et il se gaussait de ceux qui étaient en désaccord avec sa vision, rappelant sur un ton sarcastique qu’« on ne se fait pas un bonnet de coton d’une métonymie, on ne chausse pas une comparaison en guise de pantoufle; on ne peut se servir d’une antithèse pour parapluie ». Plus d’un siècle après, en 1957, Albert Camus présente les choses tout autrement, dans son « Discours de Suède », alors que l’Académie Nobel lui remet son grand prix de littérature : « Le rôle de l’écrivain […] ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire ; il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. » On le voit, c’est là une position à l’opposé de celle de Gautier, puisque ce dernier refuse à la littérature, et à l’écrivain, toute fonction sociale, et ainsi, tout engagement. Camus est, cependant, de tous les écrivains que l’on dira engagés, celui qui a le mieux fait la preuve que l’engagement présent dans un texte littéraire n’en diminue pas nécessairement les qualités littéraires, et que la rencontre entre le social et le littéraire est non seulement légitime mais, selon lui, nécessaire. Au surplus, les romans de Camus, de L’étranger à La chute, témoignent d’une recherche esthétique que n’aurait certainement pas désavouée Théophile Gautier.

Les articles qui suivent vous proposent des lectures d’œuvres qui situent quelques écrivains québécois dans la trajectoire de l’engagement littéraire. Les deux textes liminaires de Judith Emery Bruneau permettront de mieux cerner ce qu’est la littérature engagée, dans ses diverses nuances. Après un premier article présentant la vision sartrienne de l’engagement, Bruneau en propose une application pratique qui nous mène de la lecture littéraire à « quelques propositions didactiques basées sur des œuvres littéraires engagées ». Ensuite, Gilles Dorion nous fait voir, chez Jacques Godbout, Roch Carrier, Victor-Lévy Beaulieu et Jacques Poulin, comment la réflexion sur l’écriture et sur le langage chez ces romanciers les inscrit dans la littérature de l’engagement. Cet engagement, il nous semble aller de soi lorsqu’on pense à Gaston Miron. Dans un article qui fait bien voir que le personnage et l’œuvre ne sont pas univoques, André Gaulin nous montre comment Miron appartient à la filiation des poètes québécois qui, depuis Octave Crémazie, tentent de faire advenir le poème. Toujours en poésie, Vincent Lambert s’intéresse à l’œuvre de Paul Chamberland, dont il situe l’engagement à la hauteur de l’universel : Chamberland tente de saisir un monde qui commence au Québec, mais qui est, dans l’intérêt pour les expériences communautaires, tributaire d’une large fraternité. Tout autre est l’approche privilégiée par Pierre Falardeau, à qui Stéphane Desrosiers consacre son article. C’est aux diverses expressions de la colère de Falardeau que s’intéresse Desrosiers, en faisant ressortir toute l’originalité de la rhétorique particulière de l’essayiste-cinéaste. Enfin, je ferme le dossier en m’attardant au parcours d’un poète-chanteur engagé, Richard Desjardins, dont l’œuvre s’inscrit en droite ligne dans la vision de Camus : la recherche constante de l’effet poétique dans ses chansons ne l’empêche pas de mettre sa plume et ses notes au service de ses convictions.

La variété des écrivains, comme la diversité des lectures présentées dans les articles de ce dossier, vous convaincront sans doute, si vous en doutiez, que l’engagement dans les textes littéraires n’est pas occasionnel, que ce n’est pas une approche qui impose des limites ou qui handicape la littérarité des œuvres, mais qu’il s’agit plutôt d’une notion à laquelle beaucoup d’auteurs, malgré des prétentions parfois contraires, n’arrivent pas à échapper. Judith Emery Bruneau aura bien placé les choses, rappelant que « toute œuvre littéraire est à quelque degré engagée, au sens où elle propose une certaine vision du monde et donne forme au réel. »

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