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Si la terreur
est entrée dans la langue française au milieu du XIVe siècle,
il faudra attendre la Révolution française pour voir ce
concept transcender le plan individuel pour sappliquer aux populations
en général. Ce nest quà partir de 1789
en effet que le mot terreur désigne « la peur quon
fait régner dans une population pour briser sa résistance
de même que tout régime politique fondé sur cette
peur (1) ». À en croire lAcadémie française,
donc, le massacre de la Saint-Barthélemy, instigué par Catherine
de Médicis et les Guises, inquiets de lascendant du protestant
Coligny sur le roi Charles IX, naurait pas semé la terreur.
Chose certaine, cette « affaire politique, [qui] est restée
le symbole de lintolérance religieuse (2) », si elle
na pas semé la terreur, a fauché bien des vies puisque
pas moins de 3 000 huguenots furent massacrés durant la nuit
du 24 au 25 août 1572. Mais en 1572, les mornarques ne terrorisent
pas le peuple, ils ne font quexercer leur droit souverain, voire
divin, afin dassurer la bonne gérance du royaume. Il faudra
donc attendre un embryon de démocratie, annonçant une souveraineté
du peuple, qui connaîtra des débuts sanglants et mènera
à la chute de la monarchie, pour que le mot terreur ne sapplique
aux populations. Et ce nest quaux lendemains de la Révolution
française, soit en 1794, que furent officiellement intégrés
dans la langue française les mots terrifier, terroriser et terrorisme
(3).
Robespierre disait de la terreur quelle « nest
autre que la justice prompte, sévère et inflexible (4) ».
Ce quomet de dire ce cher Maximilien qui, ne loublions pas,
faisait la promotion dun pouvoir dictatorial fondé sur la
vertu et la terreur, cest que tout jugement est partisan et que
la frontière entre le bien et le mal, entre le juste et linjuste,
nest quune question de perspective. Ce nest pas un hasard
si la représentation statuaire de la justice est une femme aux
yeux bandés et armée dun glaive. En plus davoir
le châtiment prompt, sévère et inflexible, la justice,
cette vertueuse terreur, est aussi aveugle. Nest-ce pas en effet
au nom dune justice sociale que sont advenues la première
et la deuxième Terreurs de la Révolution française
durant lesquelles furent conduits, entre autres choses, les massacres
de Septembre 1792, lélimination des Girondins et le guillotinage
dun grand nombre daccusés au Tribunal Révolutionnaire
(1793-1794) ? Nest-ce pas encore au nom dune justice
divine quon a lancé deux avions sur les tours jumelles du
World Trade Center ? Et nest-ce pas enfin au nom de la justice,
mi-divine, mi-américaine mais, cest bien connu,
God is an American que George W. Bush na de cesse
de terroriser la planète entière en menaçant dattaquer
lIrak ou tout autre pays qui aurait la mauvaise idée de constituer
une menace potentielle pour les États-Unis ?
La réalité de la terreur collective ne date pas dhier.
Pas plus que celle du terrorisme dailleurs. Mais la nécessité
dintroduire ces concepts dans la langue française est advenue
lorsque ces mêmes réalités sont venues renverser lordre
social établi. Avec la chute de la monarchie, sest imposé
le besoin de créer de nouveaux systèmes de justification
afin dexpliquer des horreurs et des terreurs qui, dans leur essence,
sont cependant demeurées inchangées. Cela dit, pour que
puisse émerger le terrorisme contemporain, qui consiste à
recourir à la terreur à des fins politiques, il fallait
aussi lavènement des médias de masse. En effet, la
terreur ne peut paralyser une population que si elle est connue du plus
grand nombre. En matière de terrorisme, les horreurs subies par
les victimes ne valent que dans la mesure où elles sont susceptibles
de provoquer un mouvement de terreur dans la population en général.
Lhorreur doit être rendue publique, décrite dans ses
moindres détails et susceptible de susciter lidentification
de chaque individu. Autant de choses auxquelles excellent les médias
de masse. Ce nest donc pas un hasard, à mon avis, si le mot
terrorisme est apparu à peu près à la même
époque que les premiers véritables médias de masse.
En effet, une quarantaine dannées après la chute de
lAncien Régime, fut lancée à Paris La Presse
de Girardin, le premier journal bon marché, financé par
la publicité et massivement distribué. Pour quil puisse
y avoir terrorisme donc, il est non seulement nécessaire de remettre
en question le pouvoir absolu ici monarchique
mais il faut aussi doter la terreur dune paire de haut-parleurs.
Des haut-parleurs qui propagent et alimentent la terreur ; des chaînes
de télévision qui diffusent la terreur en action, qui nous
font partager le drame des otages ou langoisse de la multitude de
victimes potentielles ; des journaux qui se disent nécessaires
pour comprendre lincompréhensible ; des radios locales
qui font alterner les bulletins de circulation et les prévisions
en matière dattaques terroristes. Un il sur le téléviseur
et lautre sur cet homme à lair suspect, nous attendons
la prochaine victime avec une fatalité qui se double dune
fébrilité aussi morbide quinavouable. On joue aux
détectives, on collectionne les indices disséminés
dans les différents médias et on spécule sur le lieu,
le moment et la façon dont les terroristes frapperont la prochaine
fois. Dans les médias, les informations se succèdent à
un rythme denfer, les reportages exclusifs répondent aux
images inédites et les experts répondent aux experts. Tout
le monde y va de sa petite information, de sa savante analyse et de sa
enième rediffusion, au ralenti, des avions percutant les tours.
Et nous restons là, hypnotisés, inquiets mais aussi fascinés,
à savourer, encore et encore, le long frisson de la terreur par
procuration.
Si cette exposition de la terreur est fondée sur une visée
fort louable, respecter le droit du public à linformation
de même que la liberté de presse, le fait demeure quexposition
rime avec exploitation. La terreur est fort lucrative et, aux visées
politiques poursuivies par le terroriste, se greffent les visées
marchandes poursuivies par les entreprises massmédiatiques. Quon
me comprenne bien : il ne sagit pas pour moi de dénoncer
le rôle que tiennent les médias dans ce sanglant jeu de colin-maillard.
En fait, il me semble même irraisonnable de reprocher aux médias
de sintéresser aux actes terroristes, de les accuser de jouer
un rôle de déclencheurs et daccélérateurs
de la terreur ou, encore, dorienter certains actes terroristes.
Car, en effet, comment pourrait-il en être autrement ? Sans
les médias, la terreur ne serait pas loutil politique quelle
est devenue. Le terrorisme est né avec les médias, il sest
toujours appuyé sur eux pour exister et il me semble même
possible de dire que les médias sont une des conditions de possibilité
du terrorisme moderne.
Les médias, plus que de déclencher, accélérer
et orienter la terreur, sont aux fondements mêmes de lexpérience
collective de la terreur. Dabord, à titre de témoins,
des témoins de lhorreur vécue par les victimes et
leurs proches, des témoins que lon se passe de main en main,
comme dans une course à relais et, enfin, des témoins au
sens de points de repère, de modèles. Ensuite, à
titre dacteurs privilégiés dans le processus dinterprétation
et dactualisation de cette horreur. Dans ce glissement de lhorreur
à la terreur et de la terreur au terrorisme, les médias
jouent donc un rôle fondamental dans la mesure où ils permettent
le passage de lindividuel au collectif. Si, comme le disait Hugo,
« lhomme nest quun témoin frémissant
dépouvante (5) », les médias, en mettant
nos frissons au diapason, sont alors les chefs dorchestre de nos
terreurs collectives.
On peut se demander cependant et plusieurs lont fait
ces derniers mois sil serait possible de tracer une
frontière entre linformation la plus susceptible de rejoindre
lintérêt du public et celle qui ne fait qualimenter
notre curiosité malsaine et garnir les coffres des entreprises
médiatiques. Je ne crois pas que ce soit ni possible ni même
souhaitable dans la mesure où toute frontière suppose un
parti pris. Les autorités ont leur propre agenda que ne connaissent
pas nécessairement les médias. Les médias dévoilent
des détails quils auraient dû taire ou dont, le plus
souvent, ils ne mesurent même pas la portée. Quant aux terroristes,
ils nont pas intérêt à dévoiler leur
stratégie. Il ne faut pas oublier que « les terroristes
ne veulent pas la victoire, mais le chaos et la mort chez leurs ennemis
(6) ». Dans cette cacophonie, difficile de discerner le vrai du
faux, lutile du futile, le nécessaire du spectaculaire, le
louable du vendu. Plus encore, la confusion est aussi source dillusion.
En informant les gens, en diffusant seconde par seconde les moindres développements
dun attentat terroriste, on pense mieux contrôler la situation,
ce qui est en partie vrai. Mais, ce faisant, on accorde aussi aux terroristes
la visibilité, lattention et, partant, le pouvoir quils
revendiquent. Nous nous berçons dillusions pour nous soulager
de nos peurs et, paradoxalement, la terreur collective est source de réconfort.
Enfants, nous avions tous peur des monstres terrés dans quelque
recoin sombre de la maison. Nos parents nous accompagnaient alors dans
une expédition nocturne afin de nous convaincre quaucun monstre
ne se cachait dans la penderie. Pour croire, il nous fallait voir, toucher,
faire lexpérience de la porte qui souvre sur quelques
chemises et pantalons suspendus, sans quaucun monstre ne nous assaille.
Nous pouvions alors glisser dans le sommeil avec un peu moins dappréhension
mais en serrant tout de même notre toutou dans nos bras. Maintenant
que nous sommes grands, ce sont les médias qui nous racontent des
histoires et nous nous endormons en serrant notre télécommande.
Longtemps ils nous ont fait faire le tour de la maison pour nous prouver
quaucun monstre ne sy cachait. Ils nous ont ensuite montré
les monstres cest toujours intéressant de voir
un monstre cachés dans les penderies en Israël
ou en Irlande. On avait déjà un peu peur mais tout cela
était si loin. Aujourdhui, les monstres sont sortis du placard,
sans nous avertir, et les médias ne peuvent que constater que la
maison est pleine de recoins sombres. Alors, pour nous rassurer, on nous
dit que nous ne sommes pas les seuls à avoir peur ; que tout
le monde a peur. Oncle Georges nous a même promis quavec ou
sans lappui des autres, il allait chasser et punir tous les vilains
monstres qui se cachent dans toutes les penderies du monde. Et nous dormons,
et nous rêvons et nous nous réveillons parfois, comme lorsque
nous étions enfants, aux prises avec un épisode de terreur
nocturne. Vous savez, ces « crises dangoisse entraînant
le réveil mais ne laissant aucun souvenir (7) »
Notes
- Paul
Robert, Le nouveau Petit Robert : dictionnaire alphabétique
et analogique de la langue française, nouvelle édition
remaniée et amplifiée sous la direction de Josette Rey-Debove
et Alain Rey, Paris, 1994, Éditions Le Robert.
- Le Petit
Larousse illustré, Paris, Larousse, 1995, p. 1651.
- Le nouveau
Petit Robert, op cit.
- Ibid.,
p. 2237.
- Ibid.,
p. 2224.
- Jean
Daniel (2002). « Après Bali
Avant Bagdad ? »,
Le Nouvel Observateur (1980) p. 26.
- Le nouveau
Petit Robert, op cit. p. 2237.
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