La
littérature fantastique
Dossier
présenté par Steve Laflamme
Pourquoi consacrer un numéro de Québec français
au fantastique, alors que linstitution littéraire semble
bouder cette catégorie de la littérature, la reléguant
à une espèce de fourre-tout de convenance appelé
« paralittérature », où se côtoient
nombre de mal-aimés, tels le roman policier, la science-fiction,
le roman despionnage, voire parfois le roman à leau
de rose de type Harlequin ? Peut-être justement pour démystifier
la question ; pour témoigner du fait que sil fricote
davantage avec la littérature dite « populaire »,
le fantastique nest pas pour autant dépourvu dintérêt
ni de vertu.
Il est en effet étonnant de constater que cest souvent
le fantastique et/ou la science-fiction, dans nos classes, qui captent
le plus lattention des garçons, eux qui, trop fréquemment,
voient peu dutilité ou dintérêt dans
les autres lectures. Si le fantastique permet de faire lire la gent
masculine, ne mérite-t-il pas, ne serait-ce que de ce point
de vue, quon sy attarde un peu ? Ne traiter du fantastique
que pour cette raison serait toutefois réducteur. Il ratisse
en réalité plus large que cette simple coïncidence
et constitue un type de discours plus complexe quil ne le laisse
paraître. Aussi a-t-il servi de prétexte à la
mise en uvre de récits pérennes : une forte
quantité de chefs-duvre appartenant à cette
branche de la littérature a permis de consacrer des auteurs
importants de lhistoire littéraire Edgar
Allan Poe, Théophile Gautier, Prosper Mérimée,
Guy de Maupassant, E.T.A. Hoffmann, Julió Cortazar, Jorge Luis
Borges sont au moins aussi reconnus et célébrés
pour leur contribution au fantastique quà la littérature
générale.
Voilà pourquoi je prends linitiative, dans le premier
texte de ce dossier, de colliger les principaux éléments
de définition du fantastique, question de permettre au lecteur
de constater quautour des trois propriétés qui
en composent le noyau gravitent des principes qui, sils demeurent
discutés et discutables, font écho à Barbara
Sadoul, qui affirme qu« aucune détermination
concernant ce type décriture ne semble définitive
et elle est toujours susceptible de varier au gré des uvres1
». La littérature fantastique nest donc pas cette
eau stagnante où ne pullulent que lieux communs et clichés
bon marché. Il ne sagit pas ici, par contre, dattribuer
aux adeptes de la littérature générale le rôle
ingrat souvent dévolu au personnage du scientifique dans le
récit fantastique, celui du rabat-joie dont il faut réduire
le discours à néant ; il sagit plutôt
de dialoguer avec lui pour le convaincre de la valeur esthétique
du récit fantastique.
Roger Bozzetto, de son côté, nous entretient des effets
de fantastique, puisquil nexiste pas quun fantastique
mais bien des fantastiques. Son article sappuie sur des phénomènes
culturels récents dans lesquels il est possible de distinguer
différentes façons dont le fantastique sinsinue
dans le récit.
Pour leur part, Serena Gentilhomme et Claude Bolduc, dans un article
intitulé judicieusement « Et pourtant il vit
»,
tentent de légitimer le discours fantastique : pourquoi
en effet ne se limite-t-il pas quà cette part puérile,
voire banale que plusieurs lui trouvent, et comment se fait-il quil
suscite encore autant dintérêt ? Ces deux
praticiens du genre puisent à la fois dans la psychologie et
dans la sociologie pour justifier la raison dêtre du fantastique,
tant au cinéma quen littérature.
Clarisse Dehont sintéresse à la tradition gothique
dans le roman fantastique québécois : si Anne Rice
a redoré le blason du mythe séculaire du vampire, Natasha
Beaulieu, un écrivain québécoise, sest
appropriée plusieurs des thèmes de la littérature
gothique, dans sa trilogie Les cités intérieures.
Critique à la revue spécialisée Solaris, Daniel
Jetté nous fait découvrir 10 uvres fantastiques
québécoises qui méritent une certaine attention.
À la fois constituée de nouvelles et de romans, la liste
de Jetté, si elle est subjective, propose des pistes intéressantes
à quiconque souhaite simmiscer dans le domaine du fantastique
québécois puisque ce genre est bel et bien
vivant chez nous.
Ayant écrit pour la jeunesse avant de faire la transition vers
le lectorat adulte, Frédérick Durand nous propose de
laccompagner pour une rétrospective du parcours qui lui
a permis de saffirmer comme une des voix nouvelles du fantastique
québécois contemporain. Son article, très personnel,
nous fait découvrir certains aspects des coulisses dans le
monde de lédition de chez nous et lui permet dausculter
brièvement le spectre du fantastique québécois.
Enfin, Patrice Roy présente la façon dont il a abordé
le fantastique avec ses étudiants du collégial à
lhiver 2005 : au moyen de la bande dessinée. rien
de moins. Lauteur tente de neutraliser la double réticence
qui apparaît demblée : pourquoi étudier
le fantastique et pourquoi le faire par lintermédiaire
de la BD ? Litinéraire pédagogique de Roy
permettra peut-être à certains lecteurs rattachés
au corps professoral de trouver une manière de favoriser lappropriation
par leurs élèves de notions qui sont parfois occultées
par la densité du texte littéraire et, surtout, de le
faire de façon amusante. Bonne lecture !
1 Barbara Sadoul, La dimension fantastique. 13 nouvelles dHoffmann
à Claude Seignolle, Paris, Éditions Librio, 1996, p. 6.