DOSSIER LITTÉRAIRE no 139
 


La littérature fantastique

Dossier présenté par Steve Laflamme


Pourquoi consacrer un numéro de Québec français au fantastique, alors que l’institution littéraire semble bouder cette catégorie de la littérature, la reléguant à une espèce de fourre-tout de convenance appelé « paralittérature », où se côtoient nombre de mal-aimés, tels le roman policier, la science-fiction, le roman d’espionnage, voire parfois le roman à l’eau de rose de type Harlequin ? Peut-être justement pour démystifier la question ; pour témoigner du fait que s’il fricote davantage avec la littérature dite « populaire », le fantastique n’est pas pour autant dépourvu d’intérêt – ni de vertu.

Il est en effet étonnant de constater que c’est souvent le fantastique et/ou la science-fiction, dans nos classes, qui captent le plus l’attention des garçons, eux qui, trop fréquemment, voient peu d’utilité ou d’intérêt dans les autres lectures. Si le fantastique permet de faire lire la gent masculine, ne mérite-t-il pas, ne serait-ce que de ce point de vue, qu’on s’y attarde un peu ? Ne traiter du fantastique que pour cette raison serait toutefois réducteur. Il ratisse en réalité plus large que cette simple coïncidence et constitue un type de discours plus complexe qu’il ne le laisse paraître. Aussi a-t-il servi de prétexte à la mise en œuvre de récits pérennes : une forte quantité de chefs-d’œuvre appartenant à cette branche de la littérature a permis de consacrer des auteurs importants de l’histoire littéraire – Edgar Allan Poe, Théophile Gautier, Prosper Mérimée, Guy de Maupassant, E.T.A. Hoffmann, Julió Cortazar, Jorge Luis Borges sont au moins aussi reconnus et célébrés pour leur contribution au fantastique qu’à la littérature générale.

Voilà pourquoi je prends l’initiative, dans le premier texte de ce dossier, de colliger les principaux éléments de définition du fantastique, question de permettre au lecteur de constater qu’autour des trois propriétés qui en composent le noyau gravitent des principes qui, s’ils demeurent discutés et discutables, font écho à Barbara Sadoul, qui affirme qu’« aucune détermination concernant ce type d’écriture ne semble définitive et elle est toujours susceptible de varier au gré des œuvres1 ». La littérature fantastique n’est donc pas cette eau stagnante où ne pullulent que lieux communs et clichés bon marché. Il ne s’agit pas ici, par contre, d’attribuer aux adeptes de la littérature générale le rôle ingrat souvent dévolu au personnage du scientifique dans le récit fantastique, celui du rabat-joie dont il faut réduire le discours à néant ; il s’agit plutôt de dialoguer avec lui pour le convaincre de la valeur esthétique du récit fantastique.

Roger Bozzetto, de son côté, nous entretient des effets de fantastique, puisqu’il n’existe pas qu’un fantastique mais bien des fantastiques. Son article s’appuie sur des phénomènes culturels récents dans lesquels il est possible de distinguer différentes façons dont le fantastique s’insinue dans le récit.

Pour leur part, Serena Gentilhomme et Claude Bolduc, dans un article intitulé judicieusement « Et pourtant il vit… », tentent de légitimer le discours fantastique : pourquoi en effet ne se limite-t-il pas qu’à cette part puérile, voire banale que plusieurs lui trouvent, et comment se fait-il qu’il suscite encore autant d’intérêt ? Ces deux praticiens du genre puisent à la fois dans la psychologie et dans la sociologie pour justifier la raison d’être du fantastique, tant au cinéma qu’en littérature.

Clarisse Dehont s’intéresse à la tradition gothique dans le roman fantastique québécois : si Anne Rice a redoré le blason du mythe séculaire du vampire, Natasha Beaulieu, un écrivain québécoise, s’est appropriée plusieurs des thèmes de la littérature gothique, dans sa trilogie Les cités intérieures.

Critique à la revue spécialisée Solaris, Daniel Jetté nous fait découvrir 10 œuvres fantastiques québécoises qui méritent une certaine attention. À la fois constituée de nouvelles et de romans, la liste de Jetté, si elle est subjective, propose des pistes intéressantes à quiconque souhaite s’immiscer dans le domaine du fantastique québécois – puisque ce genre est bel et bien vivant chez nous.

Ayant écrit pour la jeunesse avant de faire la transition vers le lectorat adulte, Frédérick Durand nous propose de l’accompagner pour une rétrospective du parcours qui lui a permis de s’affirmer comme une des voix nouvelles du fantastique québécois contemporain. Son article, très personnel, nous fait découvrir certains aspects des coulisses dans le monde de l’édition de chez nous et lui permet d’ausculter brièvement le spectre du fantastique québécois.

Enfin, Patrice Roy présente la façon dont il a abordé le fantastique avec ses étudiants du collégial à l’hiver 2005 : au moyen de la bande dessinée. rien de moins. L’auteur tente de neutraliser la double réticence qui apparaît d’emblée : pourquoi étudier le fantastique et pourquoi le faire par l’intermédiaire de la BD ? L’itinéraire pédagogique de Roy permettra peut-être à certains lecteurs rattachés au corps professoral de trouver une manière de favoriser l’appropriation par leurs élèves de notions qui sont parfois occultées par la densité du texte littéraire et, surtout, de le faire de façon amusante. Bonne lecture !


1 Barbara Sadoul, La dimension fantastique. 13 nouvelles d’Hoffmann à Claude Seignolle, Paris, Éditions Librio, 1996, p. 6.

  Pour commander Québec français