NUMÉRO
141

Patrick Bourgeois
Nos ennemis les médias
Éditions du Québécois, Montréal
2005
125 pages

 


Patrick Bourgeois | Adelaide Russo et Simon Harel [dir.] | Paul Auster | Louis Caron | Thomas Wharton



>>> ESSAI

Patrick Bourgeois | Nos ennemis les médias

Ouvrage paru aux Éditions du Québé­cois en octobre 2005, Nos ennemis, les médias amène le public à réfléchir sur le rôle joué par les médias québécois lors de grands événements politiques. L’auteur, Patrick Bourgeois, avoue d’emblée s’être « don­né comme mission d’entamer le travail consis­tant à prouver que l’option souverai­niste est malmenée dans les médias du Québec ». Pour la démons­tration ont été retenus Le Droit, Le Devoir, Le Soleil, Le Journal de Québec et La Presse du mois d’octobre 1995 alors que la campagne référen­daire battait son plein.

La première partie de l’ouvrage est un essai sur « l’impact politique des médias ». En se servant de la grille duale, régime colonial et colonisé, l’auteur tente de démontrer combien il peut être efficace pour un pouvoir de contrôler les médias. Le journal, outil par excellence de communication publique, devient alors le canal rêvé pour la propagande et la désinfor­ma­tion. Le propos est alerte et cinglant.

La deuxième partie est consacrée à l’« analyse de la couverture média­ti­que lors du référendum de 1995 ». Les articles ont été classés en deux caté­gories : favorables au oui et favorables au non. Ce chapitre est surtout une charge avec preuves à l’appui contre les médias.

L’argumentaire est effi­cace. Il rappellera à plusieurs l’inten­sité de cette campagne. Les fiches analytiques qui ont servi à alimenter l’étude de l’auteur sont en annexe du livre.

En troisième partie, se retrouvent divers textes envoyés aux médias que ceux-ci n’ont pas publiés. À ce propos, il faut remarquer le texte refusé de Pierre Falardeau intitulé « Les 101 dal­ma­tiens de Lysiane Gagnon ». Falar­deau répliquait à une chronique sévère de cette dernière concernant un entretien que Pierre Bourgault avait accordé à Radio-Canada. Ce texte adopte avec bonheur le style du billet journalistique. À notre avis, il pourrait être cité comme exemple classique de la déconstruction et de la contre-critique d’une chronique de presse.

Certes, l’ouvrage de Patrick Bour­geois est incisif. Si vous êtes de ceux et de celles qui en ont contre les mono­poles de presse et de leur conver­gence, ce livre stimulera certainement votre réflexion. Jacques Rivet

 



Adelaide Russo et Simon Harel [dir.]
Lieux propices. L’énonciation
des lieux/Le lieu de l’énonciation
dans les contextes francophones interculturels

Les Presses de l’Université Laval
Québec
2005
355 pages
Collection « InterCultures »

 


>>> ÉTUDE

Adelaide Russo et Simon Harel [dir.] | Lieux propices. L’énonciation
des lieux/Le lieu de l’énonciation dans les contextes francophones interculturels

Ce collectif dirigé par les profes­seurs Adelaide Russo de Louisiana State Univer­sity, et Simon Harel de l’Université du Québec à Mont­réal, tous deux ratta­chés au projet de recherche « Le Soi et l’Autre » portant sur l’énonciation de l’iden­tité dans les contextes interculturels, réunit des chercheurs québécois, euro­péens et américains, tous littéraires ou philo­sophes, autour de l’étude du lieu dans ses liens avec la ques­tion iden­titaire. Compte tenu de cette articu­lation centrale, on peut dire que l’ouvrage s’inscrit dans un secteur passablement balisé par des travaux significatifs, en particulier au Québec. De fait, l’at­ten­tion fervente accordée au lieu et les annotations de l’espace qui en décou­lent ont déjà pris des formes variées, certains s’étant notam­ment employés à tenter de prendre la mesure de « la distance habitée » par des sujets rattachés aux cultures et aux langues de l’exiguïté (Paré, 2003), pendant que d’autres choisissaient de s’adonner à des « lectures des lieux » tels qu’ils sont souvent liés à une constellation d’expériences personnelles (Nepveu, 2004). Les vingt-trois collaborateurs au collectif Lieux propices se proposent pour leur part, considérant l’ère de la mondialisation qui est la nôtre, d’exa­miner « la notion de lieu comme réseau d’interrelations qui met en cause la constitution et la perception de l’identité dans les contextes inter­culturels francophones mondiaux depuis 1968 » (Russo, p. 13), ce qu’ils réalisent à la faveur d’analyses tex­tuelles et de réflexions théoriques réparties au sein de l’ouvrage selon un découpage en six sections.

Comme les auteurs – théoriciens et praticiens – parlent à partir de « lieux » fort distincts, et ce, à tout point de vue, que l’on considère leur origine, les objets analysés, les per­spec­tives et les stratégies de lecture déployées, et sans doute également parce que la question de l’énonciation des lieux/du lieu de l’énonciation, déjà double au départ, se décline bientôt en de multiples cas de figure infléchis­sant parfois un peu l’orientation générale du projet, le collec­tif a quel­que chose d’assez éclectique. Il s’agit tantôt de ques­tionner le lieu et sa nomination (M. Deguy) ou de mettre à l’épreuve la notion de géoscopie chez des écrivains comme Pérec, Deguy et Bailly (A. Russo), tantôt de scruter la signification du lieu habité dans l’œuvre de l’écrivain migrant québé­cois d’origine italienne Antonio d’Al­fonso (S. Harel), ou d’observer la façon dont se nouent le lieu et son énon­cia­tion dans un corpus varié de textes d’auteurs soumis à l’épreuve de l’inter­­culturation (M. Brophy). D’autres articles encore interrogent, au sein d’œuvres poétiques ou romanesques telles celles de Gleize, Laugier, de Bellefeuille, Cliff et Ouellette, des lieux d’énonciation fortement spa­­tia­lisés ou, au contraire, délo­ca­lisés (J.-M. Gleize, P. Ouellet, L. Demou­lin, D. Brassard), tandis que toute une section est consacrée à l’analyse et au commen­taire de la réflexion sur le lieu menée par Jean-Luc Nancy, principale­ment dans son ouvrage La création du monde ou la mondialisation (J.-L. Nancy, F. Raffoul, E. Gruber), laquelle fournit d’ailleurs un excellent point de départ pour aborder la question des « signi­fiances du monde » (E. Clémens).

Si une partie de l’ouvrage est dédiée aux lieux de mémoire que forment le témoi­gnage (R. Chambers), les tropis­mes de Na­tha­lie Sarraute (J. Gleize), ainsi que l’écriture de la restitution chez Pierre Bergounioux et François Bon (D. Viart), une autre s’attarde pour sa part à des lieux familiers ou intimes de propor­tions variables, de la table d’écriture ou du carnet de route du créateur (J.-M. Maulpoix), en passant par les représentations pétries d’ambi­va­lences du Marseille des romans poli­ciers de Jean-Claude Izzo (F. Leroy), jusqu’aux multiples lieux ordinaires, ­sinon insignifiants, formant le monde personnel des récits de Jean-Philippe Toussaint (I. Décarie), et au restaurant du Florent Boisson­neault imaginé par Yves Beauchemin (L. Brind’Amour). Enfin, la dernière section du collectif regroupe des contributions mettant en place divers lieux de comparaison, qu’il s’agisse du principe-boomerang enten­du comme multiplication des voies de circulation dans les textes de Butor (M. Calle-Gruber), ou de la notion de paysage en tant que « lieu d’émergence d’une pensée qui naît de la rencontre entre le moi, le monde et les mots » (p. 273) et qui, conciliant le local et le global, s’oppose et s’allie à la fois au pays et à l’univers (M. Collot). Il pourra s’agir encore, dans cette même section, de faire apparaître les moyens parti­­cu­liers par lesquels le français et l’an­glais, ainsi que cer­taines langues non indo-européennes, modèlent la repré­sentation des conf­igurations spatiales (C. Van­deloise), ou de scruter de près la matière linguis­tique d’un roman monctonien signé Jean Babineau, pour affirmer que le chiac, qui y constitue en apparence un code accessible aux seuls initiés du lieu dépeint, forme aussi un espace d’hybridation, de créo­­lisation (C. Leclerc).

Quoi qu’il en soit, donc, de la diversité et du caractère un peu inégal de l’ouvrage, le lieu, donné d’entrée de jeu comme « une aporie fructueuse pour mieux comprendre la littérature et la pensée de notre époque » (Russo, p. 14), se révèle aussi dans les faits un corollaire obligé de la réflexion autour de la question identitaire, tant il est vrai qu’« [o]n parle toujours à partir d’un lieu, d’un lieu d’énonciation bien à soi » (Russo, p. 26). Caroline Dupont

 

Paul Auster Brooklyn follies
Actes Sud/Leméac, Arles/Montréal
2005
364 pages

 


>>> ROMAN

Paul Auster | Brooklyn follies

Les romans de Paul Auster savent capter l’attention du lecteur dès les toutes premières phrases, et Brooklyn follies ne fait certes pas excep­tion à la règle : « Je cherchais un endroit tran­quille où mourir. Quel­qu’un me con­seilla Brooklyn », affirme le narrateur dès le départ. L’aventure annoncée par cet incipit ne laisse planer aucun doute : déjà, nous savons qu’Auster nous gardera prisonnier de son livre jusqu’à la dernière page. S’il tient son pari, l’entreprise a néanmoins de quoi confondre le fidèle amateur, car Broo­k­lyn follies n’incarne pas exac­tement le type de roman auquel nous pourrions nous attendre de la part de l’écrivain américain.

Ce roman, c’est tout d’abord l’histoire de retrouvailles (fortuites, bien entendu) entre le narrateur Nathan Glass, vendeur d’assurances retraité et récemment ­divor­cé, et son neveu Tom Wood, jeune doc­torant déchu, gagnant sa vie en travaillant dans une bouquinerie. S’étant perdus de vue depuis sept ans, les deux protagonistes renouent rapidement avec leur amitié d’antan en évoquant, entre autres choses, des passions (la littérature) et des aversions com­munes (les politiques de George W. Bush). Plusieurs autres personnages se greffent à ce duo, permettant du même coup à l’auteur de dresser un portrait (d’aucuns diraient un hom­mage) sincère de Brooklyn et de sa faune humaine grouillante d’énergie. Cette galerie d’individus – composée d’un libraire homosexuel, d’une ser­veuse au mari violent, d’un leader religieux plutôt louche, d’une an­cienne actrice de films pornos, etc. – est aussi l’occasion pour Auster de rappeler, un peu à la manière de Léviathan, les nombreuses contra­dictions du pays de l’oncle Sam. La diffé­rence réside ici dans le fait que tout se déroule au début d’un XXIe siè­cle dans le sillage de la grande tragé­die new-yorkaise… Du reste, les trente chapitres de Brooklyn follies sont autant d’occasions pour l’auteur de rappeler sa virtuosité en matière de narration. Même si nous avons parfois l’impression qu’Auster ressasse de vieux trucs, la magie continue tou­jours, sans surprise, à opérer de façon très efficace.

Malgré tout, ce roman n’est pas, si l’on pourrait dire, aussi austérien que les précédents, d’où le sentiment, à sa lecture, que certains éléments sont absents. Bien sûr, le hasard se fait omniprésent et les coïncidences continuent à modeler l’existence des personnages. Cependant, les coups du destin qui, dans La nuit de l’oracle, ouvrent la porte à des situations ­tordues, presque surréelles, se trou­vent désormais au service d’une intrigue plutôt sobre, qui laisse peu de place aux revirements de situation. Le narrateur, pour sa part, ne semble pas habité, comme certains autres héros de l’auteur, par une ­urgence d’écrire ou par une sombre déchéance. Voilà qui affecte le rythme du roman tout autant que son atmosphère, de loin plus sereine que dans la ­plupart des autres fictions d’Auster. Bref, disons-le, ­Broo­klyn follies étonne en raison de la chaleur humaine qui s’en dégage. Les amateurs seront peut-être déçus par ces bons sentiments, mais peut-on reprocher à l’auteur d’avoir écrit un roman sur le bonheur et « le désir d’aimer » (quatrième de couverture) ? Julien Desrochers

 

Louis Caron
Tête heureuse
Boréal
Montréal
2005
360 pages

 


>>> ROMAN

Louis Caron | Tête heureuse

Journaliste, conteur, romancier, poète et essayiste, Louis Caron charme une fois de plus ses lecteurs avec son dernier roman, Tête heureuse. L’œuvre se veut une véritable quête person­nelle instaurée par une singulière chasse aux trésors. Bérénice, sur­nom­mée « Tête heureuse », apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du cerveau. Il ne lui reste que trois mois à vivre. Au lieu de terminer sa vie au milieu de ses bouleaux et de son jardin excentrique, comme l’aurait cru son fils (le narrateur), elle dispa­raît en laissant derrière elle quelques indices. Le narrateur part donc à sa recherche et s’engage dans le jeu de pistes qu’elle lui a inventé. Bérénice affirme qu’en se lançant à sa recher­che son fils, retrouvera une partie de lui-même. À la fois inquiet et curieux, le narrateur accepte de suivre les traces de sa mère. Commence alors un long rallye qui le mènera au bout de la Gaspésie.

En chemin, le narrateur laisse monter à bord de sa camionnette une jeune auto-stoppeuse, Karolyn, mystérieuse, imprévisible et tumul­tueuse. Elle l’accompagne dans sa quête en le retardant parfois, en lui nuisant ou en l’aidant, selon le moment. Elle s’intéresse au narra­teur, le questionne et l’écoute lors­qu’il lui raconte ses souvenirs. En recherchant sa mère, le narrateur revit non seulement son propre passé, mais encore comprend autre­ment celui de sa mère et de son père, décédé dans des circons­tances drama­tiques. Parfois, l’auto-stoppeuse devient un personnage prophète qui pressent ou annonce les événements à venir.

L’intrigue savamment ­fice­lée capte l’attention et l’intérêt du lecteur. L’écri­ture de Caron est riche en métaphores et en sym­boles de toutes sortes. Les images maternelles abon­dent. La présence de l’eau, la des­crip­­tion des paysages (notam­ment des forêts et des clairières), l’acte sexuel et amou­reux, sont autant d’éléments qui s’unissent pour servir la repré­sen­tation maternelle et le retour aux sources, thèmes majeurs du roman.

Avec une simplicité déconcer­tante, Caron nous offre une œuvre qui éblouit, surprend et rafraîchit. Tête heureuse est un hommage à la vie qui nargue la maladie et la mort.
Sandra Rompré-Deschênes

 

 



Thomas Wharton
Un jardin de papier

Traduit de l’anglais par Sophie Voillot
Nota Bene/Alto
Québec
2005
425 pages

 


>>> ROMAN

Thomas Wharton | Un jardin de papier

En 1759, le colonel de Bougainville rencontre à Québec une jeune libraire/typographe étrange qui l’intrigue par sa science et sa sagesse. Pendant une nuit, dans les décombres de son atelier, elle lui raconte sa vie. Et quelle vie que celle du milieu du XVIIIe siècle, où les Lumières se mêlent à la Kab­bale, l’Orient à l’Occident, la mer à la terre. Venise est un lieu de pré­di­lection puisque là, tous les chemins du monde se croisent dans un coucher de soleil sans pareil ! À la recherche du sens de notre univers qui tiendrait dans un livre sans fin, le père transmet son savoir à sa fille – Claude Steiner et ses analyses trans­a­c­tionnelles sont omnipré­sents –, il par­court la planète, réussit dans son entreprise, mais meurt et perd le livre des livres.
En faisant traduire Sala­mander, paru en 2001, les éditions Nota Bene ont mis la main sur un texte d’une qualité exceptionnelle, le rêve de chaque éditeur. Du même coup, la brillante version française, où le ton et la musique de l’original ont été transposés de la façon la plus professionnelle, se lit sans le moindre heurt (les quelques coquilles n’irritent guère). Le voca­bulaire spé­cialisé (typographie, monde marin, fabrication d’auto­mates, papier, caractères d’impri­me­rie) dénote non seulement les re­cher­­ches poussées dans ces domaines et par l’auteur et par sa traductrice, mais également leur parfaite aisance dans des domaines si divergents. Et que dire d’autre de la construction du livre, où des récits autonomes s’insèrent harmo­nieusement dans un vaste ensemble, sinon qu’il rappelle celles d’un des plus éminents narrateurs du XVIIIe siècle anglais, Laurence Sterne, avec des relents de l’ère baroque et sa joie de triturer mots et phrases ? Nous som­mes en présence d’un jeune auteur à la verve sans limites, qui adore fabuler, qui nous entraîne vers les Mille et une nuits, les contes des frères Grimm, les trésors de la littérature du monde, anciens ou nouveaux, et nous invite à des­cendre avec lui – la main qui nous guide ne se fait jamais impérieuse – jusqu’au cœur d’innombrables livres, enfermés les uns dans les autres.

Un tel livre ne se résume pas. Il se lit, et avec gusto. Puis, on l’offre aux meilleurs amis. Hans-Jürgen Greif

 

 

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